Pour Jaya Asokan, directrice de l’India Art Fair (IAF) à New Delhi, l’édition 2022 de l’événement, reportée après la pandémie de Covid-19, a été l’occasion d’une importante prise de conscience. « En raison des restrictions imposées, aucun collectionneur ou institution internationale n’a pu participer cette année-là, mais sur le plan commercial, il s’agissait de l’édition la plus solide que nous ayons jamais organisée, explique-t-elle. Cela m’a permis de mieux apprécier la dimension de notre marché intérieur et de lui faire confiance. »
Cette confiance porte ses fruits : du 6 au 9 février, l’IAF organise sa 16e édition, la plus importante à ce jour, avec 78 galeries et 28 organisations à but non lucratif exposant au NSIC Exhibition Grounds. Le statut de l’Inde en tant que puissance économique émergente continue d’insuffler un dynamisme à son marché de l’art. Si la demande soutenue pour l’art moderne demeure un moteur essentiel, elle s’accompagne d’un essor plus discret mais significatif des ventes d’œuvres contemporaines, prisées par une nouvelle génération de Millennials fortunés. Au cours des quatre dernières années, le paysage artistique indien s’est ainsi distingué par l’expansion de nombreuses galeries et par des records atteints lors des ventes aux enchères, témoignant de la vitalité croissante de ce marché.
Alors que dans le même temps le marché de l’art mondial subit un ralentissement persistant, l’Inde est un rare exemple de croissance au sein d’un marasme plus vaste. David Zwirner et Lisson, deux grandes galeries internationales dont la dernière participation à la foire remontait à avant la pandémie, reviennent cette année, tandis que Kó, de Lagos, et Unit 7/Prahlad Bubbar, de Londres, la rejoignent pour la première fois. Selon The Economist, l’Inde a conservé sa position de 5e économie mondiale, tandis que Mumbai a surpassé Pékin l’an dernier, devenant la capitale asiatique comptant le plus grand nombre de milliardaires. Bien que les prévisions annonçant un ralentissement plus marqué de la croissance puissent augurer des défis à long terme, la richesse de l’élite économique du pays — celle qui investit dans l’art — continue de croître, portée par la vigueur des marchés boursiers et immobiliers.

Jaya Asokan, directrice de l’India Art Fair. Courtesy India Art Fair
Une part importante de cette richesse émerge en dehors des centres artistiques les plus établis de l’Inde, tels que Delhi et Mumbai. L’India Art Fair (IAF) poursuit ainsi son programme tout au long de l’année à travers le pays, afin de développer les marchés dans des villes désignées comme de « niveau 2 » et de « niveau 3 ».
Le mois prochain, l’India Art Fair (IAF) annoncera le lancement d’un « événement commercial » à Hyderabad, dans le sud de l’Inde, où des galeries exposantes de l’IAF, telles que Dhi, sont déjà installées. L’an dernier, à Chennai et à Calcutta, l’IAF a organisé des week-ends dédiés aux collectionneurs, visant à séduire un nouveau public d’acheteurs en associant expositions d’art et événements sociaux. Selon Jaya Asokan, ce type d’initiative vise moins à tirer parti des scènes commerciales déjà établies qu’à favoriser l’émergence de nouvelles dynamiques. « Nous créons des marchés à travers toute l’Inde, mais il faut du temps pour qu’ils se développent », affirme-t-elle.
À mesure que l’India Art Fair (IAF) gagne en maturité, elle cherche également à affiner la sélection de ses galeries participantes et à élever le niveau de qualité de ses exposants, qui demeure très hétérogène. « Nous mettons plus que jamais l’accent sur le contenu », souligne Jaya Asokan. Cette année, 11 galeries commerciales feront leurs débuts, dont KYNKYNY (Bangalore), tandis que certains habitués de l’IAF, tels que Sanchit Art (New Delhi) ainsi que Tao et Art Musings (Mumbai), seront absents. Seront aussi présents Carpenters Workshop Gallery ou Continua.
Il devient de plus en plus crucial pour l’India Art Fair (IAF) d’affiner son positionnement dans un paysage marqué par une concurrence croissante. L’an dernier, l’IAF avait envisagé de lancer une nouvelle foire à Mumbai en novembre 2025, mais ce projet a été abandonné deux mois seulement après son annonce. De nombreuses galeries indiennes de premier plan s’étaient déjà engagées à participer aux mêmes dates à la 3e édition d’Art Mumbai, organisée par Dinesh et Minal Vazirani, propriétaires de SaffronArt, la plus grande maison de vente aux enchères d’Inde.
Le design demeure un levier stratégique pour l’India Art Fair (IAF) afin de redéfinir son offre. Forte du « grand succès » rencontré par le lancement de sa section design l’an dernier, comme s’en félicite Jaya Asokan, la foire élargit cette année son espace dédié, accueillant 11 nouveaux designers. « Nous voulons accomplir pour le design en Inde ce que nous avons fait pour l’art il y a seize ans. Le design indien s’ancre dans des siècles de traditions artisanales reconnues à l’échelle mondiale ; notre défi est de repenser cet héritage dans une perspective contemporaine. L’une des clés réside dans sa capacité à séduire le consommateur d’aujourd’hui. C’est pourquoi nous mettons l’accent sur de nouvelles voix audacieuses et assurons un commissariat rigoureux, afin de proposer une expérience véritablement stimulante », souligne-t-elle. Cette année, la foire lancera, en collaboration avec Karishma Swali, directrice de l’école d’artisanat Chanakya, le tout premier grand prix indien destiné à récompenser un artiste œuvrant dans le domaine de l’art textile. Riche d’une dotation de 35 000 dollars, cette distinction vise à soutenir et à valoriser la création contemporaine dans ce secteur riche en traditions.
Alors que l’Asie du Sud occupe une place croissante sur la scène institutionnelle mondiale – de nombreux musées, tels que le Los Angeles County Museum of Art ou la Tate, augmentant leurs budgets d’acquisition pour la région –, la foire accueille cette année un certain nombre de directeurs de musées et de conservateurs de renom. Parmi eux figurent Hans Ulrich Obrist, Rein Wolfs et Diana Campbell.
Le chevauchement des dates avec la Biennale de Sharjah a été évité grâce à des efforts de coordination étroits entre les deux événements. « Nous avons conseillé aux visiteurs de se rendre d’abord à Sharjah, puis de venir chez nous, explique Jaya Asokan. La pandémie nous a appris que la collaboration est la clé de la survie. » Pour souligner cette synergie, le film The Hedge of Halomancy d’Himali Singh Soin et David Soin Tappeser sera projeté à la fois lors de la foire et à la biennale, symbolisant ainsi ce dialogue entre les deux manifestations.
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India Art Fair 2025, du 6 au 9 février 2025, NSIC Exhibition Grounds, Okhla, New Delhi