Alex Katz : The Venice Paintings
Durant la dernière Biennale de Venise, Alex Katz présentait à la Fondazione Giorgio Cini « Claire, Grass and Water », trois séries inédites peintes en 2021 et 2022. D’un canal l’autre, c’est cette exposition légèrement réduite qu’il nous est donné de voir aujourd’hui à Pantin sous le titre de « The Venice Paintings ». Claire, c’est Claire McCardell qui, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, a inventé le prêt-à-porter féminin. L’idée de peindre des vêtements de McCardell s’est imposée à l’artiste comme une évidence. Puisant dans les livres et les magazines, il a peint les robes sur des figures dessinées d’un trait, ou seules. La mode est la parfaite incarnation de l’aujourd’hui que Katz s’est toujours attaché à peindre. En s’inspirant de Claire, il y joint un parfum d’hier. Au besoin de chercher du nouveau, s’ajoutent dans les séries des Grass et des Ocean celui de se lancer des défis. Peindre les herbes, c’est renoncer au sujet et plonger le spectateur dans l’espace d’un jaune ou d’un blanc, très légèrement nuancé pour le premier, d’une parfaite neutralité pour le second. Les coups de brosse marquant les brins d’herbe épuisent la couleur, et l’absorption du spectateur s’approche de celle qu’il rencontrerait en pleine nature à hauteur d’animal. Pour peindre l’océan, Katz a choisi des agrandissements de photos qu’il traduit en accumulations de traits, taches, points blancs sur fond noir. Cette fois, il est clairement sur le terrain de l’expressionnisme abstrait. Sans se départir de son style cool, détaché, Alex Katz donne à sa vision des forces élémentaires un poids et une densité qui impressionnent.
Du 15 février au 12 avril 2025, Thaddaeus Ropac, 69, avenue du Général Leclerc, 93500 Pantin

Vue de l’exposition « Graham Wiebe & Boz Deseo Garden : The Sphinx » chez Petrine, à Paris. Photo : Thomas Lannes
Graham Wiebe & Boz Deseo Garden : The Sphinx
Graham Wiebe & Boz Deseo Garden ont conçu ensemble une exposition et réalisé un film où se rejoignent les recherches de chacun. La surface de la galerie est aux trois quarts occupée par un grand parallélépipède en contreplaqué à cinq faces qui sert de salle de projection. Cette boîte reproduit celle d’une antichambre située sous la patte droite du Sphinx de Gizeh. L’existence de cette antichambre n’est attestée que par une vision d’Edgar Cayce, médium américain mythique et héros de la pensée New Age. Le film enchaîne des vues de paysages, bord de rivière, rivage marin, avec pour nous guider un discours alternant constats, réflexions et conseils, prononcés par une voix de femme. Ce commentaire est repris d’un roman de Wiebe. Pour écrire ledit roman, il a réduit au massicot une vingtaine d’ouvrages de développement personnel pour ne garder qu’un mot du titre. Il a ensuite combiné des phrases prélevées dans chacun de ces fragments de livres. Dans ce croisement de William Burroughs et de Raymond Queneau, les messages sont anéantis mais leur tonalité est préservée. La bande des livres est présentée à l’horizontale à l’extérieur de la salle de projection, les mots des titres s’enchaînant de haut en bas pour former le titre à rallonge du roman. À ce mantra paralittéraire se superpose le travail développé par Deseo Garden autour d’une authentique chaîne d’esclave mise en vente sur Facebook. Engagé comme coursier pour délivrer la chaîne à son acquéreur, l’artiste a glissé dans le film des allusions à cette transaction. La boîte-valise ayant servi à transporter la chaîne est présentée dans l’action. Du point de vue afro-pessimiste de Deseo Garden, ne pas montrer la chaîne, c’est faire entendre que celle-ci continue d’agir dans le monde d’aujourd’hui. Sur la paroi de la boîte qui fait face aux fenêtres ont été accrochés deux tirages Cibachromes non fixés que le soleil a progressivement amenés au noir. Les artistes ont ainsi voulu faire offrande à l’astre du jour qui, à Gizeh, se couche derrière le Sphinx.
Du 8 mars au 26 avril 2025, Petrine, 29, rue des Petites Écuries, 75010 Paris

Vue de l’exposition « Bernhard Buhmann : Echoes in the Machinery » chez Paris-B. Courtesy de l’artiste et Paris-B
Bernhard Buhmann : Echoes in the Machinery
Bernhard Buhmann a depuis quelques années fait d’une formulation schématique du visage le point de départ de ses compositions. Sa version de la face serait un croisement des ultimes portraits de Alexej von Jawlensky et de Smileys. Cette construction faite de la réunion de deux demi-cercles avec un anneau ou une gélule centrale tend à s’affranchir de plus en plus du rapport mimétique. Seul le tableau intitulé Mister X relève encore d’une figuration. Buhmann, qui a étudié la sociologie avant d’embrasser une carrière artistique, s’intéresse autant à la formation des identités qu’aux bouleversements apportés par l’usage de l’algorithme. Ses tableaux forment une étrange galerie de cercles brisés, d’agencements de zones peintes en dégradés subtils et d’autres brossées vivement, de lignes nettes et de grilles flottantes. Dans un univers nourri par le constructivisme et la communication graphique, Bernhard Buhmann multiplie avec virtuosité les effets de rupture et de brouillage. En encadrant ses compositions par une fine bordure de toile couverte d’un grossier badigeon, en laissant des manques ou des réserves, l’artiste se joue de la fascination pour les représentations trop lisses, et défend le caractère expérimental de la peinture.
Du 6 mars au 19 avril 2025, Paris-B, 62, rue de Turbigo, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Karine Rougier : Jardin des souffles » à la galerie Les filles du calvaire, Paris. Photo : Nicolas Brasseur
Karine Rougier : Jardin des souffles
Empruntant aux mythes, aux dieux indiens, au chamanisme, et avec un esprit d’enfance, Karine Rougier a construit une exposition en forme de parcours initiatique. Marseillaise d’adoption, elle collecte au cours de ses baignades des débris de bateaux de pêche en résine ou en fibre de verre. Ces surfaces usées par la mer lui servent de supports à des peintures qu’elle exécute à la tempera. Les scènes qu’elle dépeint montrent une nature véritablement idyllique où humains et animaux vivent en étroite complicité et harmonie. La texture de la fibre de verre peut faire naître un dessin d’herbes ou donner du relief à la peinture d’une colline, et le triste polluant trouve ainsi une forme de rédemption à l’égard de la nature. Quelques-unes de ces peintures sont à double face et soclées. L’une d’elles, Cueille, extirpe, arrache le jour, est comme un carrefour des thèmes de l’artiste. Sur l’une des faces, on voit deux yeux perdus au milieu de taches qui évoquent une peinture rupestre. Sur l’autre est représenté un jardin avec de grandes figures de pierre, véritables stèles, et une jeune femme qui recueille dans un pli de sa robe des têtes humaines tombant d’un arbre. Cette succession de têtes fait écho à un grand collier de terre cuite et un autre très grand en bronze, inspirés par celui de Kali. Les têtes façonnées par Rougier témoignent d’une façon de vivre avec les ancêtres et de laisser place à la magie. Dans l’un des films en 16 mm projetés au sous-sol, on voit, entre quelques vraies-fausses images de vacances, des enfants masqués qui se cachent à moitié au milieu des rochers.
Du 6 mars au 19 avril 2025, Les filles du calvaire, 21, rue Chapon, 75003 Paris