Quand on rencontre Nabil Nahas dans son fief sur les collines de pins au nord de Beyrouth, tout respire la quiétude, du jardin à l’atelier en passant par sa résidence jalonnée de bustes antiques, d’une déesse égyptienne de la fécondité, de ses propres peintures ou d’une tapisserie de Jean Lurçat – féru d’antiquités, Nabil Nahas adorait, plus jeune, se promener dans les ruines de Byblos. Difficile d’imaginer que quelques semaines plus tard à peine, le Moyen-Orient allait à nouveau s’embraser, et le sud du Liban se retrouver en première ligne. Né à Beyrouth en 1949, l’artiste, qui partage son temps entre ses terres natales et les États-Unis, se retrouve ainsi involontairement lui aussi en première ligne à Venise pour représenter la voix d’un pays à l’histoire si complexe…
C’est donc une figure largement consacrée et reconnue qui incarne cette année le Liban. « Exposer dans le pavillon à la Biennale de Venise représente assurément l’acmé de sa carrière », souligne l’un de ses galeristes, Saleh Barakat, basé à Beyrouth. Et d’ajouter : « Les œuvres de Nabil Nahas se trouvent déjà dans les plus grandes collections, au Liban bien sûr mais aussi dans les familles royales des pays du Golfe, du Maroc ». Sans oublier les grands musées comme le Guggenheim Abu Dhabi au Moyen-Orient, la Tate Modern à Londres, et d’innombrables institutions aux États-Unis, « où son travail est très prisé », telles le Metropolitan Museum of Art à New York ou le Museum of Fine Arts de Boston. C’est sur le sol américain, où il s’installe en 1969, qu’il obtient quelques années plus tard un Bachelor of Fine Arts à la Louisiana State University, puis un Master of Fine Arts à l’Université de Yale. En France, le public a pu découvrir une exposition de l’artiste libano-américain en 2023 au Château La Coste, en Provence, sa première dans l’Hexagone.
Sous le titre « Don’t get me wrong » (ne te méprends pas), l’exposition concoctée pour la Biennale de Venise est conçue comme une immense frise de 26 panneaux sur 46 mètres linéaires de long où les œuvres sont mises bout à bout. Une sorte de chapelle profane, même si Nabil Nahas n’aime pas cette connotation religieuse. Sa peinture se veut syncrétique. Et l’accrochage est privé de la lecture habituelle d’une frise, sans narration, dans l’esprit byzantin. « Il n’y a pas d’histoire, tout est relié », explique l’artiste, qui avait représenté en 2002 son pays à la Biennale de São Paulo, au Brésil. Dans cette installation, « il n’y a pas de début et pas de fin », précise la commissaire du pavillon, Nada Ghandour. Si le public connaît bien ses peintures constellées d’étoiles de mer, l’exposition permet d’appréhender toute la diversité de sa carrière, mais à travers des œuvres nouvelles. Ces étoiles de mer en moulage que l’artiste appose sur ses toiles et peint dans une teinte magnétique souvent proche du bleu Klein sont nées d’un choc lors d’un séjour aux États-Unis. « En 1991, il y a eu un ouragan terrible qui a dévasté les Hamptons. Je possédais une maison là-bas, près de la plage, et tu ne pouvais pas marcher, tellement le sable était recouvert par des milliers d’étoiles de mer échouées. Cela a changé toute mon esthétique ! », confie l’artiste. Ce dernier s’intéresse dès lors, fasciné, à ces formes animales géométriques, et « commence à faire une peinture plus organique ».

Nabil Nahas dans son atelier près de Beyrouth en 2026 devant des œuvres crées pour la Biennale de Venise. Photo : A.C.
« Ce qui intéresse Nabil Nahas, ce sont les rapports entre le microcosme et le macrocosme, l’individuel et le multiple, les symboles qui relient la terre au ciel, à travers différentes civilisations, mais aussi les formes organiques comme les fractales que l’on retrouve dans la nature », souligne Nada Ghandour. D’où une fascination pour ces éléments géométriques morcelés à l’infini… Plus loin, l’artiste s’est penché sur les trous noirs, les planètes, recréant son cosmos à lui.
L’exposition rappelle aussi sa période abstraite géométrique colorée des années 1970, notamment quand il étudiait à Yale, marqué tant par Jean Fautrier et l’abstraction française des années 1950-1960 que par les grands Américains comme Mark Rothko ou Jackson Pollock. Dans les années 1980, certaines toiles se drapent de noir, évocation des drames de la Guerre civile au Liban… mais aussi, plus discrètement, des malades et des morts des années sida… Ce qui frappe, c’est l’évolution, le renouvellement de l’artiste, qui expérimente aussi à la fin des années 1980 ce que l’on pourrait qualifier d’expressionnisme abstrait.
L’ensemble conçu pour Venise par ce somptueux coloriste finit par créer des routes et des récits invisibles et connus des seuls initiés, un peu comme dans les peintures ancestrales des aborigènes d’Australie, entre formes serpentines, nœuds et rubans stellaires.
Et puis, tout à coup, surgit un tronc calciné suintant, détruit par les incendies d’origine humaine lors des destructions de zones naturelles qui ont frappé le sud du pays dans les années 2010, et qui font étrangement écho à l’actualité. L’Histoire bégaie et elle aussi, parfois, semble un continuum sans début et sans fin.



