Plus de quarante ans après la parution de La Chambre claire (Gallimard, 1980), l’ombre de Roland Barthes continue de planer sur la théorie photographique. Le fameux « ça-a-été », ce noème qui lie l’image à une attestation physique du passé, semble pourtant vaciller à l’heure des algorithmes. Serait-il plus juste de parler d’un « ça-pourrait-être » ? C’est ce que postule Joan Fontcuberta dans son dernier essai, publié par Actes Sud.
Tandis que « la photographie ne se fait plus avec de la lumière, [mais] avec des données », le Catalan s’interroge sur le rapport de celle-ci au réel et la nécessité de dépasser la perception du médium tel que Roland Barthes a amené ses lecteurs à l’envisager. Il défend en effet que le « ça-a-été » réduit l’image au silence. Il s’agit donc de passer d’une photographie qui ne fait que « constater » à une photographie qui « parle ».
En finir avec le « ça-a-été »
Essai théorique et visuel, L’Œil et l’index prend pour point de départ les archives de la revue mexicaine de faits divers Alerta! (1960-1980) dans laquelle Joan Fontcuberta a relevé une constante iconographique : le geste de l’index. Témoins, policiers ou victimes y pointent du doigt, avec une insistance parfois absurde, l’emplacement d’un crime, une tache de sang ou une arme invisible. Cet index, c’est le degré zéro de la photographie : un signe qui dit « ceci est là ».
Cependant, pour l’essayiste, ce doigt pointé est le chant du cygne d’un paradigme révolu. Si Roland Barthes voyait dans la photographie une émanation du réel, Joan Fontcuberta propulse la réflexion dans l’ère de la « post-photographie ». Le passage de l’argentique au numérique puis à l’intelligence artificielle générative (IA) a rompu le cordon ombilical entre l’image et son référent. Là où l’index d’Alerta! cherchait à garantir une vérité, l’écran contemporain, lui, construit des mondes : la photographie s’y émancipe du réel pour devenir le terrain d’exploration des « mondes possibles ».
L’enjeu dépasse largement le cadre de l’esthétique. Il est politique. À l’heure des deep-fakes (images falsifiées par IA), celui qui cherche encore désespérément la preuve dans l’image devient le nouvel « analphabète de demain », affirme Joan Fontcuberta, détournant une citation de László Moholy-Nagy. À ses yeux, c’est en brisant le pacte mimétique que la photographie a établi avec la réalité que l’on « activera en nous le pouvoir d’analyse, d’imagination et de jugement ».
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Joan Fontcuberta, L’Œil et l’index. Barthes reset, Arles, Actes Sud, 2025, 208 pages, 22 euros.




