Certains marchands d’art impriment de leur marque l’histoire de l’art pour avoir joué un rôle essentiel dans la révélation d’artistes de premier plan, ou restent associés à un mouvement : Paul Durand-Ruel pour les impressionnistes, Denise René pour l’abstraction géométrique et l’art cinétique, Leo Castelli pour le pop art… Marian Goodman, qui vient de s’éteindre à Los Angeles, le 22 janvier 2026, à l’âge de 97 ans, restera comme une galeriste au flair indiscutable et à l’ambition muséale, qui aura accompagné plusieurs générations d’artistes majeurs, faisant de son enseigne une passerelle entre l’Europe et les États-Unis.
Née en 1928 à New York, Marian Geller étudie au Emerson College à Boston, où elle a un temps envisagé une carrière dans le journalisme. Au début de la vingtaine, elle épouse William Goodman, un ingénieur civil. Ils divorceront en 1968. Après avoir suivi des cours d’histoire de l’art à l’université Columbia en 1963, elle lance en 1965 Multiples, une maison d’édition d’art produisant des tirages abordables d’œuvres d’artistes. S’appuyant sur cette expérience, Marian Goodman crée sa galerie éponyme à New York, sur la 57e rue, dans le quartier de Midtown, à la fin de l’année 1977, à une époque où peu de femmes travaillent dans le monde de l’art et où de nombreuses galeries s’installent à SoHo. Son exposition inaugurale est consacrée à l’artiste belge Marcel Broodthaers. La création de la galerie est motivée, en partie, par le désir de mettre en place un programme innovant qui favoriserait le dialogue entre les artistes américains et européens. En 1985, la galerie déménage au quatrième étage d’un immeuble de la 57e rue. Renforçant ce lien transatlantique, Marian Goodman ouvre une succursale en 1995 dans le quartier du Marais à Paris, avant de s’installer dans son espace actuel en 1999. Ouvert en 2014, un espace à Londres a ensuite fermé en 2020.
Discrète, peu encline à donner des interviews, Marian Goodman considérait que son accompagnement de chaque artiste s’inscrivait sur le long terme, vendant à des collectionneurs privés autant qu’à de prestigieuses institutions. La galerie a représenté le nec plus ultra des artistes contemporains sur plusieurs décennies, pour beaucoup devenus des figures de proue de leur génération : Gerhard Richter, Jeff Wall, Giuseppe Penone, William Kentridge, jusqu’à Steve McQueen, Maurizio Cattelan ou Pierre Huyghe.
« Fervente défenseuse de ses artistes, Marian se distinguait par son œil exceptionnel pour repérer les talents et son engagement sans faille à promouvoir des œuvres importantes et stimulantes, a salué la galerie dans un communiqué rendant hommage à sa fondatrice. Elle a révolutionné le monde de l’art en présentant au public américain de grands artistes européens, représentants de l’avant-garde de leur époque, ouvrant ainsi la voie aux générations suivantes d’artistes pour développer des pratiques à la fois conceptuelles et socialement engagées. Mais surtout, Marian avait une compréhension profonde de la responsabilité d’une galeriste ; animée par une curiosité et une vision pluraliste de l’art, privilégiant son vaste potentiel plutôt que les tendances du marché, elle a noué des relations durables avec ses artistes et soutenu leurs pratiques dans les domaines à but non lucratif et institutionnels. »
« C’est parmi les artistes dont j’apprécie le travail que j’ai trouvé les qualités que je valorise d’après ma propre expérience : une préoccupation humaniste, un sens critique de notre mode de vie, une approche dialectique de la réalité et une vision artistique de la vie civique », a un jour déclaré Marian Goodman.
Considérée par ses pairs comme un modèle à suivre, elle avait assuré la relève pour faire en sorte que son enseigne lui perdure. Une équipe de partenaires composée de Rose Lord, Junette Teng, Emily-Jane Kirwan et Leslie Nolen assure la direction depuis plusieurs années. Philipp Kaiser, ancien directeur du Museum Ludwig de Cologne, en a été le président de 2019 jusqu’à avril 2025. En 2023, un espace a été inauguré à Los Angeles et, l’année suivante, la galerie a installé son flagship dans un immeuble historique de Tribeca, à New York, nouveau terrain de jeu des blue-chip galeries.
Un hommage à Marian Goodman est prévu à une date ultérieure, précise la galerie, qui ajoute : au lieu de fleurs, des dons peuvent être faits à la Fondation Andrew Goodman et à la Humane Society of America.



