« Cette œuvre m’a demandé quatre ans d’un travail exclusif et assidu, et elle est le résultat de toute ma vie active. Je la considère malgré toutes ses imperfections comme mon chef-d’œuvre », confiait en 1951 Henri Matisse à Monseigneur Rémond, l’évêque de Nice, à propos de la chapelle du Rosaire de Vence dont il venait d’achever les vitraux, le mobilier liturgique et les trois grands panneaux muraux en céramique. Décrit par Aragon comme « un livre aux proportions athlétiques », ce rêve d’une architecture insérée dans l’espace public devait en effet accaparer l’artiste, alors âgé de 80 ans, qui souhaitait « faire monter les gens au-dessus du commun ». Nourri de ses échanges épistolaires avec l’historienne du Moyen-Âge Régine Pernoud et désireux d’exprimer son admiration pour les arts de Byzance et de l’Islam, Matisse livre ici la quintessence de son esthétique, faite de clarté, de pureté et de dépouillement…
Une œuvre au tracé saccadé happe cependant l’œil du visiteur lorsqu’il pénètre dans la chapelle de Vence : ce Chemin de Croix dont le « caractère tempétueux » (pour reprendre le terme utilisé par Yve-Alain Bois, auteur d’un essai éclairant dans le catalogue) semble aux antipodes de la sérénité et de la douceur qui se dégagent des deux autres panneaux de la chapelle représentant Dominique et la Vierge à l’Enfant. Peu d’œuvres ont en effet autant décontenancé, voire heurté les spécialistes de Matisse qui lui reprochèrent son manque de cohérence et de lisibilité. Dans la somme qu’il consacra à l’artiste en 1984, Pierre Schneider va jusqu’à le décrire comme « une manière d’échec ». Matisse, lui-même, anticipait les réactions négatives de ses contemporains. « Je crains que ce panneau soit difficilement accepté car il ne correspond pas trop à la conception des fidèles de Vence […]. L’exécution est rude, très rude même, à désespérer la plupart de ceux qui le verront », confessait l’artiste au père dominicain Marie-Alain Couturier le 27 février 1950.
En prenant le parti d’exposer pour la première fois et d’un seul tenant les 84 dessins préparatoires de ce déconcertant Chemin de Croix (véritable unicum dans le corpus du peintre), le Musée Matisse de Nice et le Baltimore Museum of Art donnent une seconde vie à ce chef-d’œuvre, d’une modernité radicale. Bousculant les échelles, multipliant les poses et les repentirs pour traduire avec une rare intensité dramatique les quatorze stations du Christ, ces études au style « graffiti » dévoilent ainsi une autre facette du génie matissien, infiniment plus sombre.
En juin 1951, le père Couturier notait dans son journal : « Marie Cuttoli me disait récemment que ce que Picasso préférait dans la chapelle de Matisse, c’étaient les grands dessins des céramiques, et surtout Le Chemin de Croix ». Le peintre espagnol avait décidément le jugement sûr…
--
« Henri Matisse. Chemin de Croix. Dessiner la Passion », du 1er octobre 2025 au 19 janvier 2026, Musée Matisse de Nice ; du 29 mars au 28 juin 2026, Baltimore Museum of Art.
Catalogue sous la direction d’Yve-Alain Bois, éditions française et anglaise, Bernard Chauveau Édition, 32 euros




