Votre exposition s’intitule « Portraits du Paradis ». Depuis de nombreuses années, l’idée du portrait illustrée par les figures allégoriques de Pierre-François, Baptiste et Garance, empruntées au film de Marcel Carné Les enfants du Paradis, est centrale dans votre réflexion. Pourquoi ?
Le portrait occupe une place fondamentale dans l’histoire de la représentation occidentale. Avec la modernité, l’attention s’est déplacée de ce que l’on considérait comme les grands sujets vers de plus intimes. C’est dans le portrait désormais que se jouent, s’exposent, se règlent les rapports de l’être humain au monde et, donc, sa définition anthropologique. Ainsi, au-delà de la fascination qui m’a très tôt envahi quand j’ai rencontré les œuvres de Dürer, d’Ingres ou de Degas, il m’est apparu que traiter de la représentation, c’était nécessairement passer par le portrait compte tenu des mutations spécifiques de notre temps. Mes trois personnages sont à la fois des espaces d’expériences graphiques et des manières de dessiner, à travers elles, une figure du siècle.
Vos œuvres amènent le regard à s’enfoncer dans un dédale d’images et d’histoires d’une grande complexité. La richesse, l’hétérogénéité à laquelle nous sommes confrontés tranchent avec la modestie de vos moyens. Votre utilisation exclusive du dessin en noir et blanc ne tient-elle pas du défi compte tenu de la platitude – au sens propre – du médium ?
Comment ouvrir un espace de représentation qui, dans sa conception et son expression, ait la capacité de faire entrer le monde avec la connaissance physique que l’on en a aujourd’hui ? Pour cela, les moyens réduits du dessin sur papier, réduits de surcroît au noir et blanc du charbon et du graphite, m’ont semblé tout indiqués. C’était comme choisir le rien pour embrasser le tout. Dessiner trait après trait, point après point, unité après unité et ainsi saisir le monde atome par atome, me permet précisément d’être à la mesure de cette immensité. Je ne fais pas juste une image ou un collage d’images. Je les réinterprète dans le dessin – comme un musicien accentue ou allège un moment d’une mélodie – de manière à produire une sensation particulière née de la rencontre de ces éléments – entre eux et à la surface du papier. Le noir et blanc permet au regardeur de mieux appréhender l’hétérogène et donc de circuler librement, par exemple, d’un dessin expressionniste à un texte écrit, ou d’un dessin domestiqué à une onomatopée de bande dessinée. De plus, devant répondre à l’hétérogénéité de nos perceptions du réel avec des moyens réduits, je suis conduit à développer un système « polygraphique ». L’usage veut qu’un artiste se conforme à une écriture. Or, pour moi, une émotion produit une écriture, et donc une infinité d’émotions produit une infinité d’écritures.

Jérôme Zonder, Étude pour un portrait de Pierre-François #115, 2026, graphite et fusain sur papier, 200 x 150 cm. © Jérôme Zonder, Adagp, Paris, 2026. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Nathalie Obadia Paris/Bruxelles
On retrouve dans vos dessins certaines images amalgamées différemment dans d’autres ; ainsi l’image du supermarché associée au personnage de Pierre-François ou celle de Kasparov se cachant le visage. Quelles sont les règles que vous vous fixez lorsque vous procédez à ces reprises ?
Aux trois personnages correspondent trois systèmes de dessins différents qui se développent à travers trois types de vocabulaire : Pierre-François est un contenant d’images, Garance est une « voix » qui s’incarne dans l’écrit, et Baptiste prend forme à partir des propriétés du matériau sur le papier. Pour rester sur Pierre-François, je dessine le personnage en mettant les images en contact les unes avec les autres. L’écart des écritures d’un élément à l’autre ouvre un espace qui lui donne sa profondeur. La séquence de Kasparov est un bon exemple : dans l’un des portraits, on découvre trois images différentes du moment où le joueur est vaincu par la machine ; le montage crescendo des trois dessins – du plus lâché au plus rugueux – souligne le drame qu’il est en train de vivre. Pour moi, les images sont des véhicules de sensations. En les dessinant, je dois tirer d’elles le maximum de ce qu’elles peuvent procurer. On peut adoucir une image, la rendre plus dure, plus vulgaire, plus âpre, plus élégante, plus sexy… Chaque image est aussi comme un organe du personnage, un attribut physionomique ou un trait de caractère. Par exemple, le supermarché, symbole de la consommation, et seule « perspective » de Pierre-François dans tous les sens du terme, est l’organe qui permet d’entrer tant dans la chair du dessin que dans le personnage.
Jérôme Zonder, « Portraits du paradis », du 21 mai au 18 juillet 2026, Galerie Nathalie Obadia, 3, rue du Cloître Saint-Merri, 75004 Paris



